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BrunoLatour

Voir le pouvoir : l’image composite de l’abbé Nicéron

Quelle est donc la petite machine assez astucieuse pour attirer l’attention des artistes du XVIIe comme du XXe siècle, et pour intriguer à la fois les philosophes politiques, les historiens de l’art, de la science et de l’État ?

MarcelDuchamp, l’artiste qui a modifé la définition même de l’art, s’intéresse aux jeux optiques de l’AbbeNic?éron (1613-1646). StephenJayGould, le paléontologue et historien des sciences, s’intéresse à l’intérêt de Duchamp pour les dispositifs optiques de Nicéron. HorstBredekamp?, l’historien de l’art et des sciences, s’intéresse aux images que ThomasHobbes, théoricien de l’État, a demandées aux graveurs de son temps pour illustrer son maître livre : « Le Léviathan ». Passionnés par les révolutions conjointes de l’optique, de la perspective et de la gravure, tous connaissent l’étonnant petit livre écrit par Nicéron et publié par RobertMersenne, le correspondant de Descartes et le premier organisateur des collaborations scientifiques en France : « La Perspective curieuse ». Dans cet ouvrage, Nicéron présente un dispositif optique (1) permettant d’extraire d’une image une autre image qui s’y trouve habilement dissimulée : dans l’image d’une foule, la figure du souverain ; dans une assemblée de cardinaux, le portrait du pape…

Comment Nicéron s’y prend-il pour créer cette double image ? L’astuce repose sur une lentille à faces multiples qui permet de projeter sur une feuille de papier une première image qui se trouve dispersée en de multiples fragments incohérents par l’e"et des facettes. Mais si vous la regardez par le trou d’un cylindre au bout duquel vous avez installé la lentille, elle se recompose en un tout cohérent. Nicéron l’appelle pour cette raison « l’image réelle ». Il vous suffit alors d’ajouter à ces fragments, en prenant bien soin d’en respecter le tracé, une autre image complètement différente qui permet de noyer au regard les éléments de l’image réelle. C’est pour Nicéron « l’image artifcielle ». Cela demande du soin, une bonne lentille, un cylindre, une grande habitude du dessin. Que se passe-t-il alors ? Vous invitez par exemple le Roi de France à regarder l’écran : il n’y voit, par exemple, qu’une bande de Turcs enrubannés. Demandez-lui alors de placer son oeil auguste au bout du trou d’épingle à l’extrémité du cylindre : il va voir son visage royal émerger miraculeusement et recouvrir la foule des Turcs, sans être pourtant nulle part dans cette assemblée. L’image réelle se trouve cryptée dans l’image artificielle. On voit une image double.

« Cette invention pour sembler moins utile que le télescope, n’est pas à mespriser puisqu’elle fournit aux curieux un agréable divertissement, et qu’on se laisse tromper de la sorte avec contentement », écrit-il. Pourquoi Nicéron s’enthousiasme-t-il pour un tel dispositif qu’il compare au télescope ? Parce qu’il donne une représentation d’un immense problème de théologie qu’un père de l’ordre des minimes ne peut pas négliger : qu’est-ce qu’un corps mystique ? Ou, de façon plus séculière, comment représenter la souveraineté ? Le corps mystique de l’Église n’est évidemment pas un corps au sens biologique du terme : c’est à la fois une foule et un esprit qui l’unifie. Avec son dispositif optique, ce divertissement savant, Nicéron permet d’imaginer comment l’esprit (l’image réelle) permet d’unifier la foule des croyants (l’image artificielle) sans pour autant se reposer sur une métaphore organique. Le souverain est un être artificiel qui permet de saisir tous les sujets sous un certain angle, à travers une certaine lentille, grâce à un objectif. ThomasHobbes, en exil à Paris, ami de Mersenne dont il fréquente assidûment l’excellente bibliothèque, ne peut que tomber en arrêt devant la machine de l’abbé Nicéron : comment mieux décrire ce rapport étrange qu’il établit dans son livre entre une foule dispersée dans l’état de nature et cette même foule unifiée par le contrat dans la création d’une personne morale auquel il donne le nom biblique de Léviathan ?

Quand il demande aux graveurs de donner une forme à ce monstre, il pense au dispositif optique qui permet, dit-il en employant le terme technique de Nicéron, de voir le souverain grâce aux « lentilles perspectives de la science morale et civique » dont il est en train d’écrire le traité. Le Léviathan? n’est donc pas un monstre biologique car personne n’a jamais vu un souverain plus gros et plus grand que le moindre de ses sujets. C’est un monstre peut-être mais optique, une chose mentale, un point de vue.

Mais comment faire pour montrer ces deux images à la fois ? Le graveur trouve la solution en réarrangeant légèrement la gravure de Nicéron : il va montrer simultanément les deux images en collant l’image réelle – la tête du souverain – au-dessus de l’image artificielle – la foule : c’est le célèbre frontispice dont on croyait, à tort, qu’il montrait un corps, alors qu’il dessine en fait deux représentations différentes du même groupe social. Qu’on se laisse ainsi « tromper avec contentement », voilà qui va passionner Duchamp, occupé à réaliser son Grand Verre, un autre dispositif optique. Mais qu’on puisse réinterpréter la métaphore organique, voilà qui ne peut que passionner les philosophes du politique toujours occupés à comprendre le lien, trois siècles plus tard, entre la société et ceux qui la composent !

Bruno Latour, sociologue et philosophe, est directeur scientifique de Sciences Po.
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